DELPHINE LECAMP

Delphine Lecamp est une jeune sculptrice dont le matériau de prédilection, l’acier, correspond parfaitement à la franchise des mots et au caractère bien trempé de la demoiselle. Son éthique totale vis-à-vis de ses idées sur l’art la conduit à réaliser chaque projet avec une détermination qui explique son succès grandissant. Delphine Lecamp est en effet en pleine actualité : elle a été choisie par Le Village, site d’expérimentation artistique de Bazouges-la-Pérouse, pour être au centre de son exposition d’été 2010 avec sa célèbre série « Bloody Mary » : celle-ci sera présentée à Bazouges jusqu’au 5 septembre prochain.

Semprecosi : pouvez-vous nous parler du parcours qui vous a amenée à choisir la sculpture comme moyen d’expression ?
J’ai d’abord étudié la biologie. J’étais donc une scientifique. J’ai fait un deug de biologie à Rennes et c’est là que je me suis vraiment rendu compte que j’étais douée en pratique : dessin d’observation, dissection… Je me suis alors dirigée vers les Beaux-Arts et j’ai été reçue à Nantes. Etant donné qu’en première année nous n’avions pas accès aux ateliers (bois, métal, vidéo…), j’ai commencé à faire des sculptures en caramel, ce qui posait un problème de pérennité… C’était une évidence pour moi de travailler directement en volume, sans passer par le dessin. En deuxième année je suis allée dans l’atelier métal et ce qui m’a plu tout de suite c’est le côté fusion comme avec le caramel. J’étais hypnotisée. J’ai quand même continué à expérimenter d’autres pratiques. J’ai fait de la vidéo, des installations mais c’était accessoire par rapport au métal.

Semprecosi : dans quel cadre avez-vous appris à travailler cette matière ?
À l’atelier métal des Beaux-arts justement. Mais j’ai développé ma propre technique car elle n’existe pas réellement. De par le matériau je me rapproche de la carrosserie. Mais comme j’utilise des marteaux pour former les plaques de tôle, ça s’apparente aussi à la dinanderie, le travail du cuivre. Dans mes sculptures, il n’y a aucune récupération d’objet. Je crée à partir de feuilles de tôle que je forme, que je martèle et que je soude. Parfois je laisse les soudures apparentes, parfois non. Mais, de plus en plus, je préfère laisser le matériau brut. Il m’arrive de peindre mes sculptures pour servir mon propos mais c’est rare.

Semprecosi : quand l’art s’est-il imposé à vous comme le moyen de faire partager vos idées ?
J’ai mis un peu de temps à arriver jusqu’à l’art mais j’étais bonne à l’école et j’avais envie de faire des études. Et puis mes années aux Beaux-arts se sont très bien passées. Je travaillais en me faisant vraiment plaisir. C’est ce qui m’a donné envie de continuer. Quand je suis sortie de l’école, l’art s’est imposé à moi, c‘est-ce que je voulais faire. Ensuite, je suis allée vivre à Berlin et lorsque je me suis retrouvée à faire autre chose pour gagner ma vie, je n’étais pas heureuse. Puis, je suis rentrée en France et j’ai alors pu poser mes marques. Depuis 2006, je vis de ce que je crée. J’ai réussi à faire ce que j’aime !

Semprecosi : que reprochez-vous à l’art contemporain ?
Évidemment j’en fais partie, puisque je crée ici et maintenant. Par contre, je trouve qu’il y a certaines dérives. À un moment donné, lorsqu’on se dit artiste, il faut savoir inventer. Et pour cela, on peut commencer par innover dans la technique, avoir une pratique d’atelier qui permette d’expérimenter, de rechercher quelque chose. Cela me paraît indispensable : à l’heure actuelle, quelqu’un qui se contente de penser n’est pas un artiste à mes yeux. Ce qui me gêne en fait, ce sont les personnes qui se disent appartenir à l’art contemporain, alors qu’ils ne font que refaire des choses déjà faites. Bien sûr, ce n’est pas possible de faire quelque chose de complètement nouveau. Nous sommes inspirés par notre environnement, notre passé, nous avons une lourde histoire de l’art. Mais, il faut quand même trouver le moyen de tirer son épingle du jeu, avec une certaine technique, une manière de penser, et des intentions derrière chaque oeuvre. Il est aussi important de constamment se remettre en question. Je ne me situe pas contre l’art contemporain, mais avec. Je pense que ce qui fait la différence entre les artistes c’est l’honnêteté. Un artiste honnête sait ce qu’il fait, ce qu’il montre, d’où ça vient, et vers où ça va. Il a conscience de son travail.

Semprecosi : à quel moment dans l’histoire de l’art pensez-vous que l’inventivité a manqué ?
J’ai l’impression qu’on n’a pas dépassé Marcel Duchamp. Il a inventé l’art conceptuel et a réussi à se détacher de cette lourde histoire de l’art française. Mais, depuis, on surfe toujours sur la même vague. Ce qui me dérange le plus c’est le paraitre: qu’on associe l’art contemporain et l‘attitude. C’est l’art à l’état gazeux. Comme si, à l’heure actuelle, le vide faisait l’art contemporain. Je trouve qu’il n’y a plus vraiment d’engagement. Je suis exactement dans la position inverse : je travaille et mes pièces sont chargées d’intentions.

Semprecosi : cela nous amène à votre fameuse boule à facettes créée en 2007, que l’on traîne comme un prisonnier traîne son boulet : d’où vous vient cette idée ?
De la même manière que tout ça a un côté révoltant, il y a également un côté attrayant dans l’art contemporain. C’est l’aspect prestigieux : les paillettes, la célébrité, le fun. Il y a comme une starification de l’artiste. C’est ce que représente la boule à facettes. Je l’ai transformée en boulet de prisonnier pour montrer que, finalement, on peut vite s’enfermer dans cette dynamique.

Semprecosi : quel est le rôle de l’échelle dans vos sculptures ?
L’agrandissement intervient à partir du moment où ça sert l’oeuvre. Quand je ne change pas l’échelle de l’objet que je réalise, c’est que le fait de changer le matériau est suffisant. Mais lorsque j’agrandis, c’est pour donner un impact plus fort à la pièce. Par exemple, pour « Berlin Mon Amour », une immense alliance, je voulais rendre cet objet insupportable, la bague importable. Je l’ai réalisée pour une exposition intitulée Die Deutsch Bank, dont le thème était les banques publiques allemandes. Je voulais donc symboliser l’aspect insupportable du système bancaire et du capitalisme.

Semprecosi : à l’inverse de l’artiste Sylvie Reno qui emploie un matériau jetable, pour recréer des objets pérennes et virils comme un coffre fort, vous utilisez une matière pérenne et virile pour représenter des objets d’ordinaire jetables : quelle raison y a-t-il à ce choix ? Faut-il y voir une critique de la société de consommation ?
Oui, c’est une interprétation. C’est ce que j’aime dans ce que je fais. Étant très intuitive, je n’ai pas d’idée préconçue. J’ai évidemment mon idée, mon histoire, mais ce qui me plaît beaucoup ce sont les histoires des autres qui viennent se greffer à mes pièces. Je veux que mes sculptures parlent aux gens et fassent travailler leur imaginaire. Pour ce qui est du matériau que j’emploie, de fait, il est effectivement viril parce que c’est un travail physique et dur. Je crois que j’ai eu envie d’une véritable équité. Dans mes sculptures, je parle de moi, car évidemment mon inspiration passe par mon environnement, mais pour que ce soit lu, et vu à un niveau neutre, le matériau utilisé se devait d’être aussi fort que le métal. Je veux que lorsque le spectateur regarde ma sculpture, il oublie que l’artiste qui l’a réalisée est une femme.

Semprecosi : alors que pensez-vous de l’exposition Elles@ qui a eu lieu au Centre Pompidou à Paris, et du fait que le point commun entre ces artistes soit leur féminité ?
J’ai une caractéristique : Lecamp = ambivalence ! Il y a beaucoup d’ambivalence dans mes sculptures et dans ma réflexion. Je trouve cette exposition très bien. J’y suis d’ailleurs allée plusieurs fois. J’ai pu voir des oeuvres dont j’avais déjà entendu parler mais que je n’avais jamais vues. Je crois donc que, quelque soit la situation, en l‘occurrence, une classification des artistes en fonction de leur sexe, voir des pièces de cette qualité est vraiment intéressant. D‘autre part, à cause de ce manque d’équité, je pense qu’il y a une histoire de l’art féminin. Toutes ces pièces sont donc fortes de sens et le fait qu’on fasse une exposition seulement d’artistes femmes n’enlève rien à la force de ces oeuvres. Chacune de ces pièces fait partie de la collection permanente. Elles existent au-delà de cet événement. C’est effectivement une catégorisation comme il en existe plein. Je fais partie des artistes femmes mais aussi des jeunes artistes. Je me suis intéressée plus à leurs créations qu’à leur sexe et j’avoue que la féminité de cette exposition ne m’intéresse pas.

Semprecosi : vos œuvres qui sont des détournements de célèbres objets de consommation, s’inscrivent dans cette même mouvance, une même cohérence : vos projets futurs seront-ils différents ou vont-ils suivre la même logique ?
Je ne sais pas prédire ce que je vais faire : j’ai toujours plein d’idées que je note dans mon petit carnet et celles que je décide de réaliser s’imposent d’elles-mêmes. En ce moment je suis très influencée par l’exposition Vanités que j’ai vue dernièrement au musée Maillol et, depuis, j’aimerais réaliser mon crâne. Mon galeriste à Paris m’a également fait parvenir un livre de Costa qui pourrait m’inspirer de nouvelles idées mais je ne sais pas encore ce que cela va donner.

Semprecosi : le fait que vous choisissiez des objets, est-ce par besoin de concret ?
Tout à fait. Je préfère le figuratif à l’abstrait car j’ai envie que devant mes oeuvres, les gens se racontent des histoires. Or, l’abstraction demande une initiation à l’art, un œil aiguisé. J’aime l’idée d’un art populaire qui ne soit pas réservé à une élite mais compréhensible par tous. Je veux être une artiste publique qui fait de la sculpture publique.

Semprecosi : vous avez vécu deux ans en Allemagne : que vous a apporté cette expérience ? Quelles sont les différences avec le milieu de l’art en France ?
C’est très différent. Les artistes allemands sont plus basés sur la solidarité. Ils travaillent beaucoup en collectifs. En Allemagne, il y a une véritable reconnaissance professionnelle du diplôme artistique : c’est anecdotique, mais j’ai pu travailler là bas en tant que soudeuse, ce qui, en France, serait tout simplement inconcevable. Mon expérience berlinoise m’a cadrée et mise face à la réalité de la vie : j’ai dû me débrouiller pour m’assurer un toit et pour pouvoir manger. L’artistique venait après : je devais me battre pour le faire. Tout cela m’a rendu déterminée et sûre de ce que je voulais faire de ma vie.

Semprecosi : je rebondis sur la question des collectifs : quelle en est votre opinion ? Pensez-vous qu’ils puissent durer ?
Tout d’abord, moi, je n’y arrive pas ! Pour travailler en collectif, il faut être capable d’énormément de concessions et de compromis. Je pense que la véritable démarche artistique est personnelle et solitaire. Cependant, cela peut fonctionner lors d’associations temporaires, pour des projets précis et dirigés, tels qu’une exposition ou une édition.

Semprecosi : vous venez de terminer une nouvelle série de sculptures intitulée « Bloody Mary » : pourquoi l’avoir nommée ainsi ?
Car c’est une sorte de cocktail. L’expo est composée de huit pièces inspirées des œuvres de huit artistes, quatre hommes et quatre femmes: Araignée de Louise Bourgeois, Banane d’Andy Warhol, Explosion de Roy Lichtenstein, Grosse de Nikki de Saint Phalle, OEufs au plat de Sara Lucas, Sang de Gina Pane, Urinoir de Marcel Duchamp, Zèbre de Damien Hirst. Ces oeuvres étaient à l’origine conçues pour être exposées cet été à Bazouges, mais elles ont d’abord été présentées dans la galerie Catherine et André Hug avec qui je travaille, à Paris. Bloody Mary, parce que c’est un cocktail sanglant, un maelstrom de ma propre histoire de l’Art comtemporain (ou en tout cas du XXeme siècle).


Semprecosi : quel message voulez-vous faire passer en réinterprétant les œuvres phares de ces différents artistes, par exemple l’araignée de Louise Bourgeois, que vous avez placée sur le dos, comme morte ?
La première fois que j’ai vu une araignée de Louise Bourgeois, j’étais à San Francisco et elle était exposée sur les quais. J’ai été très impressionnée car cette artiste utilisait la même technique que moi, sauf qu’à la place de l’acier, c’était de l’inox. Bref, dans cet exercice ludique et sérieux de citation, je n’ai pas fait que tuer l’Araignée de Bourgeois, j’ai aussi avorté l’Explosion de Lichtenstein, (un bâton de dynamite qui n’explosera jamais), épluché la Banane d’Andy Warhol, remis à hauteur de pissotière l’Urinoir de Duchamp, décapité le Zèbre de Hirst… Le message des ces huit pièces serait quelque chose comme: « Malgré tout ce que vous avez accompli, il nous reste de la place pour continuer. »



Rédactrices : Justine KLEMENKO et Anne TEXIER
Photographe : Jeremias GONZALEZ et Delphine LECAMP
