ÉRIC COLLET

juin 12, 2010 by admin  
Filed under Graphism

Eric Collet est designer graphique. Après avoir sévi dans la région marseillaise, il s’est décidé à faire le grand saut et s’est installé en freelance dans la région rennaise. Rien d’anormal pour ce jeune breton ! Depuis maintenant six ans, il dispatche ses créations dans les alentours mais aussi un peu plus loin (Rouen, Suisse, Belfort entre autres). S’il se revendique comme étant un graphiste du propos « qu’il soit politiquement incorrect ou non », cela ne l’empêche pas de produire des communications plus sobres pour de nombreuses institutions culturelles. Ce paradoxe entre un Eric Collet engagé et intransigeant dans ses travaux personnels et sa musique, et son alter ego arrivant à s’adapter aux demandes plus conventionnelles des commanditaires avec qui il traite (festival de jazz ou salle de concert par exemple) nous a surpris : rares sont les graphistes aujourd’hui qui arrivent à faire les deux (pratique artistique et conception de communication) et encore plus rares sont ceux qui arrivent à ne pas les mélanger. Eric Collet réussit ce petit tour de force. L’accroche visuelle qu’il offre dans ses communications nous plaît et l’engagement qu’il propose dans ses projets personnels aux graphismes bien léchés nous interpelle (que demander de plus ?).

Semprecosi : pouvez-vous nous dire quelle est votre formation artistique ?

Je suis né dans les Côtes d’Armor. J’ai commencé mon parcours par un bac en art appliqué à Tréguier. Ces trois années m’ont permis de découvrir le design dans son ensemble, que ce soit le graphisme, le stylisme, l’objet, l’architecture et l’espace en général. Au sortir du lycée, j’avais envie de compléter mon baccalauréat par une formation courte qui me permettrait de commencer au plus vite dans le monde du travail. J’ai donc poursuivi mes études par un BTS en communication visuelle à Marseille. C’est alors qu’en parallèle des cours, accompagné de quelques camarades de classe, j’ai commencé à m’intéresser au design graphique en profondeur, aux avant-gardes et à comment pourrait rentrer cette formation en communication dans un travail artistique. C’est ainsi qu’à la fin de mon BTS, alors que j’aurais dû partir pour un poste de graphiste pour une agence de communication et finalement être dans la continuité de ce que j’avais fait pendant ces deux années à Marseille, j’ai rejoint LMX, maison d’édition spécialisée dans la production de projets d’art contemporain traitant de problématiques liées au milieu urbain, initié par le photographe Laurent Malone. J’y ai travaillé durant un an. Fort de cela, je décidai de revenir en Bretagne et de m’installer en tant que designer graphique indépendant près de Rennes. Voilà pour mon parcours !

Semprecosi : quelles sont les personnalités qui vous ont le plus influencé ?

Lorsque j’étais en BTS à Marseille, les graphistes qui attiraient le plus mon attention étaient le groupe « Tous des K ». Ils acquirent leur renommée notamment grâce à « IAM », pour qui ils réalisèrent plusieurs pochettes de disques. Ils rompirent avec le conformisme ambiant en adaptant leur travail à celui du sujet : sans tomber dans le macabre, leurs graphismes étaient nettement plus « trash » et se démarquaient énormément de la plupart des autres graphistes marseillais. Ils mélangeaient dans leurs créations, photographies et typographies originales. Ils nous firent voir le design sous un autre œil que celui de nos professeurs, trop puritains et académiques.

Semprecosi : pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre collaboration avec Laurent Malone chez LMX ?

Je n’y suis resté qu’un an mais ça a été une année très formatrice, qui m’a permis de me lancer ensuite en solo. LMX est une maison d’édition marseillaise développant des projets d’art contemporain traitant de problématiques liées au monde urbain. J’y étais designer responsable de projets éditoriaux et des nouvelles technologies. Le premier projet auquel j’ai participé est la réalisation de la tranche du livre JFK.

Semprecosi : vous parlez de vos camarades de classe avec lesquels vous partagiez un certain scepticisme concernant vos cours. L’idée de former un collectif ne vous a-t-elle jamais tenté ?

Bien sur cela m’a déjà traversé l’esprit ! Mais en y réfléchissant bien, nous étions tous très passionnés par ce que nous faisions, et chacun ayant sa propre façon de créer, je pense que les concessions auraient été difficiles entre nous et les choix impossibles. Chacun a donc suivi sa voie…

Semprecosi : qu’en est-il de votre collaboration avec Stéphane Bucco ? En quoi celle-ci était différente d’un travail au sein d’un collectif ?

Ce qui est très dur dans un collectif, c’est de trouver une position pour chacun. Et généralement ce sont des regroupements d’artistes issus d’un même horizon, d’un même domaine. Tous veulent donc jouer le même rôle au sein du groupe. La collaboration avec Stéphane Bucco était différente car nous avions su trouver un rôle à chacun : tantôt l’un agissait comme un directeur artistique et l’autre s’affirmait plus comme un simple créatif, tantôt ces rôles s’inversaient. Nous avons réussi à trouver un certain équilibre pour cette collaboration, même si des confrontations restaient nécessaires pour faire coexister correctement les idées de chacun. C’est sur ce point là que porte la faiblesse principale d’une organisation en collectif, et c’est ce pourquoi mis à part lors de cette collaboration avec Stéphane Bucco, j’ai préféré travailler seul jusqu’à maintenant.

Semprecosi : en tant que designer free-lance, comment fonctionnez-vous vis-à-vis de vos commandes et commanditaires ? Faites-vous un choix ? Quels problèmes rencontrez-vous avec ceux-ci ?

Il m’est déjà arrivé d’être censuré. Ainsi, lorsqu’on m’a commandé l’affiche du festival Région en scène 2007, j’ai proposé cette femme nue mais dont une veste cache une bonne partie du corps, avec à ses pieds un amas d’objets hétéroclites, mais à la dernière minute, au moment de l’imprimer, un partenaire a menacé de se retirer du financement du festival si elle sortait : il avait été choqué par l’association des câbles avec la nudité du corps. J’en ai donc réalisé des versions plus « soft » mais, assumant la polémique jusqu’au bout, j’ai précisé qu’elle avait été victime de censure…

Semprecosi : vous vous attachez à garder une certaine simplicité, un certain minimalisme dans vos créations, pouvez-vous nous dire pourquoi ?

Lors de mon BTS, on pouvait surtout voir à Marseille des communications très, souvent trop, chargées. Dès lors j’ai eu la volonté de garder les choses simples, de ne pas rentrer dans cette « sur-communication » présente dans toute la ville. Cela s’est tout de suite inscrit dans mes premiers projets concrets, comme un bandeau rouge minimal que j’ai créé pour « L’Épicerie », un petit lieu culturel pluridisciplinaire à Marseille. J’ai basé la totalité de ce projet sur le principe d’un bandeau rouge, rien de plus. Ainsi tous les éléments de cette communication (brochures, flyers, site internet) intègrent ce bandeau rouge qui est simple mais aisément reconnaissable. J’ai cultivé durant ma carrière cette simplicité, que se soit lors de mon année à LMX ou avec les projets qui ont suivi celui-ci : la communication du Merlan notamment, la scène nationale de Marseille pour laquelle j’ai repris ce principe de bandeau et de couleurs (rose et noir) clairement identifiable et associable au lieu. Le Merlan utilise d’ailleurs encore ce principe dans sa communication, ce dont je ne suis pas peu fier ! Je suis surtout content de voir que tous les graphistes qui ont travaillé pour le Merlan après moi ont continué à appliquer ma charte graphique sans même la retoucher. Cette forme de respect de mon travail et d’approbation de son efficacité m’a beaucoup touché. Travailler la simplicité permet de ne pas perdre de vu l’essentiel, ce pourquoi on élabore un graphisme ou une communication.


Semprecosi : vous accordez beaucoup de place à la typographie dans vos travaux.

En effet, ce travail typographique est important pour moi car il va de paire avec cette simplicité affichée. Il permet de mettre en valeur le mot, l’écrit, le propos, ce qui est primordial quand on communique. Dans mes travaux personnels, le propos est très présent. Je donne mon avis sur le sujet que je traite, qu’il soit politiquement incorrect ou non. Lorsque je travaille pour un commanditaire, je me dois de traiter son propos avec le même engagement même s’il est purement informatif : la typographie est essentielle pour cela.

Semprecosi : quels sont les projets les plus représentatifs de votre personnalité selon vous ?

Le projet « Happy New War » est celui qui m’a permis de me faire remarquer en tant qu’indépendant. En revenant en Bretagne après avoir travaillé un an à LMX, je cherchais un moyen de me faire connaître. J’ai donc pris la première occasion qui s’est présentée, à savoir la carte de bonne année, pour dire que j’étais là ! C’est de cette manière qu’est née la réalisation « Happy New War », grâce à un simple jeu de mots en référence à « happy new year ». C’était un travail minimaliste, mais ça a tout de suite plu et j’ai eu de bons retours. C’est ce jeu de mots « au sens grave » qui m’a permis de lancer mon travail d’indépendant ! Un autre projet, qui je pense donnait une bonne idée de qui je suis, est la réponse que j’ai faite pour le concours organisé pour la couverture d’un hors-série du magazine « IDPure », et que j’ai remporté. Son interprétation graphique est venu naturellement, j’ai simplement écrit : « L’art ne sert à rien, regardez plutôt la télé » sur une feuille blanche au marqueur noir que j’ai ensuite scanné et envoyé au magazine. Et face à des centaines d’autres propositions dont la plupart étaient très abouties d’un point de vue graphique, le jury a finalement retenu la mienne, car elle soulignait un réel propos.

Semprecosi : parlez-nous du projet « Mess Zero » : comment le vivez-vous ? Il y a-t-il des liens entre votre pratique de la musique et votre activité d’artiste/designer graphique ?

Le projet « Mess Zero » est justement le lien entre ma pratique de la musique et mes projets personnels de design graphique mais aussi de design textile ou encore d’objet. C’est le point de recoupement de toutes mes pratiques en dehors de mon activité professionnelle de graphiste. « Mess Zero » est un projet pluridisciplinaire encore tout récent donc je ne saurais dire pour l’instant comment les connexions entre musique, graphisme et autres vont se traduire, mais c’est un projet qui me tient particulièrement à coeur et qui je l’espère va grandir dans ces prochains mois. Un premier enregistrement d’album est prévu dans quelques mois.

Semprecosi : pour terminer, pouvez-vous nous dire un mot sur le dernier domaine que vous explorez : le stylisme ?

En effet, ce projet est très récent. J’ai décidé il y a quelque temps, que les idées que je trouvais bonnes ne devaient pas se cantonner à traîner dans un coin de ma tête ou sur un bout de papier. C’est pourquoi j’ai décidé de créer le projet Sock-Tie, un accessoire mi-cravate mi-chaussette, qui était une de ces idées qui me semblaient intéressantes et que j’aurais trouvé dommage de ne pas réaliser.
Les retours sont positifs, mais je n’ai malheureusement pas eu le temps de démarcher suffisamment pour développer le projet. Mon idée est de trouver un couturier intéressé par le fait de réaliser et décliner cet accessoire de mode décalé. Le projet est donc en stand by pour le moment.

Rédacteurs : Justine KLEMENKO et Simon CARADEC
Photographe : Cynthia TONNERRE