MARINE BOUILLOUD

Marine Bouilloud, artiste peintre diplômée de l’école des Beaux Arts depuis 2004, vit et travaille à Rennes. Depuis cinq ans sa démarche artistique questionne la représentation et aborde des sujets comme les mass médias, la géopolitique, l’économie mondiale. Son travail s’élabore au regard de l’actualité et interroge avec causticité la place de la morale et de la religion dans nos sociétés. L’artiste à également à cœur d’engager un dialogue avec l’histoire de l’art, passé ou contemporain, par le recours à la citation et au collage.


Semprecosi : comment expliquez-vous votre rapport à l’histoire de l’art ?
Marine Bouilloud : Il me semble indispensable qu’un artiste connaisse et comprenne l’histoire de l’art. J’aime l’idée que l’art résulte d’une vocation mais aussi d’un travail, contrairement à l’idée galvaudée du génie de l’artiste issu du courant Romantique. Pour moi l’artiste est un chercheur de sens. Je pense, compose, déroule mes questionnements plastiques et sémantiques dans un rapport de filiation et d’émancipation. Qu’ils s’agissent des Primitifs Flamands, des réflexions magrittiennes sur l’écart entre les mots et les images, des écrits de Michel Foucault et de Daniel Arasse, tout cela me nourrit.

Semprecosi : on peut voir dans vos créations passées un rapport à l’art cinétique. Comment l’expliquez-vous ?
MB : J’ai vu l’exposition Bridget Riley l’été dernier au musée d’art moderne de Paris qui m’a beaucoup intéressée. Au delà du pur aspect plastique, ce qui m’interpelle, c’est ce que l’on peut voir à travers les images, sous les images, le visible et l’invisible. Pour moi toutes les peintures sont des images. Ce qui m’intéresse ce n’est pas tant la peinture finie que les possibilités de projections et d’interprétations qu’elle suscite chez le spectateur.

Semprecosi : quel est le rôle des titres ?
MB : Le titre est important car il donne une clef de lecture au spectateur sur l’intention du peintre. Parfois il vient spontanément parfois seulement après la peinture. Je le conçois comme une invitation à regarder et à penser plus que comme une directive. Il ne doit pas cloisonner la subjectivé et la part de hasard d’interprétation du spectateur. Le titre est un travail artistique en soi, c’est un exercice complexe. Parfois il fait œuvre comme « L’impérissable désir ». Parfois il devient balise narrative en s’incrustant dans la représentation comme dans « Le bain Suzannien ».


Semprecosi : pour vous l’artiste a-t-il un rôle à jouer dans la société ?
MB : L’artiste est un citoyen. L’art nous permet de cultiver notre jardin, d’éveiller nos consciences, il développe sa poésie mais n’est pas étranger au monde. Être artiste contemporain, pour moi, cela signifie inscrire sa démarche dans un contexte complexe : historique, social, politique. Il y a toujours ce rapport à l’actualité dans mes tableaux comme dans « La Sainte Parole » : qui fait référence au fruit défendu des moralistes religieux et plus directement aux propos du pape Benoît XVI qui a déclaré lors de son séjour en Angola en mars 2009 que le préservatif aggravait le problème du sida…. Pour moi l’artiste ne doit pas être déconnecté de la réalité, il doit se positionner. Ce qui est ambitieux c’est de réunir un regard sur l’histoire de la peinture et sur la société.

Semprecosi : parlez-nous de votre exposition estivale au Village, site d’expérimentation artistique de Bazouges-La-Pérouse…
MB : Depuis 2006, les expositions estivales du Village s’intitulent Inventaire. Ce titre d’exposition est inspiré de l’Inventaire Général: projet initié dans les années 60 par le Ministère de la Culture afin de répertorier l’ensemble du patrimoine français.
Les artistes sont ainsi invités à inventorier le patrimoine bazougeais ou à présenter des œuvres où la notion d’inventaire est sous jacente.
A Bazouges, on cultive des pommes et on fête le pommé, c’est donc sous forme d’un clin d’œil que l’élaboration de cette exposition fut inspirée par la double symbolique de ce fruit dans l’histoire de l’art occidental : Le péché et la connaissance.
Je l’ai aussi conçue autour de l’idée de pont entre art ancien et art contemporain avec un éclairage particulier sur l’art de la fin du Moyen Age et de la Renaissance…
Inventoriant, pastichant, m’entretenant avec des peintures qui questionnent différentes formes de désirs.
Les pastiches de La vierge à l’enfant de Jean Fouquet et du portrait présumé de Gabrielle d’Estrées et de sa sœur la duchesse de Vilars par l’école de Fontainebleau évoquent des désirs interdits. Ils convoquent notamment le tabou ancestral de l’inceste analysé par Freud, Lacan ou Lévi-Strauss.
Je repeins ces scènes en les maquillant de vermillon, couleur de la libido par excellence, en y introduisant des sortes de « pommes-seins », « fruits confits » tel le chérubin de la vierge tout gonflé de ce désir réprimé. Le recours à la citation me permet d’interpeller le regardeur sur l’énigme du tableau et la question de son interprétation.


J’ajoute à la représentation des sœurs au bain le portrait d’Henri IV. Figuré dans un médaillon et tourné vers sa maîtresse Gabrielle, il semble n’être qu’un ornement supplémentaire au décorum environnant… Pourtant ce « collage » participe au dénouement de l’intrigue du tableau en plaçant le sujet du récit au centre de la représentation, dans un rapport frontal avec le spectateur.
C’est bien de la grossesse de Gabrielle d’Estrées, fruit de son amour illégitime avec le roi dont il est question. La réinterprétation de cette peinture me permet de matérialiser la pensée du peintre comme on rejouerait l’histoire.

Semprecosi : vous peignez sur de grands formats, comment concevez vous l’échelle de vos toiles ?
MB : J’utilise des formats à échelle humaine entre un mètre soixante dix et deux mètres de hauteur. Le format s’impose au spectateur qui se trouve alors confronté physiquement au tableau. La pensée ne peut se dérober.
J’introduis aussi dans ma peinture l’œil caché : l’œil du voyeur, l’œil des vieillards qui observent en cachette Suzanne au bain dans le tableau du Tintoret, l’œil de l’artiste qui observe la société, l’œil du spectateur invité à faire plus que re-garder, invité à VOIR.
Certains tableaux sont composés comme des scènes, d’autres jouent sur l’agrandissement d’un seul détail faisant œuvre. Ainsi « Vanitas » recompose sous forme de collages des détails de peintures, tandis que « La chute » invite le regardeur à plonger dans l’espace même du tableau.
Il y a toujours des hors champs et des éléments coupés, le regard est renvoyé vers un ailleurs.



Semprecosi : comment souhaitez-vous qu’on interprète vos tableaux ?
MB : Librement, il n’y a pas d’erreur d’interprétation, mes peintures sont des points de vue. Je souhaite que le spectateur s’interroge sur ce qu’il voit et crée du sens. Il sera saisi ou non par l’émotion, le punctum dont parle Roland Barthes dans La chambre claire, et laissera voyager sa pensée.





Rédactrice : Cloé DESMONS
Photographes : Alan VALLET, Cloé DESMONS, Marine BOUILLOUD
