GREGORY JEGADO

Habile touche-à-tout, Grégory Jégado est à la fois peintre, sculpteur et « installateur ». Intarissable sur Hitchcock, Freud et la mystique orientale, il utilise l’art comme un moyen d’exprimer sa passion pour le cinéma, la philosophie ou la psychanalyse, produisant l’antithèse d’un « art pour l’art ». Il vit et travail près de Quimper.


La descente de l’aigle, 2005, technique mixte sur papier, 24 x 32 cm
Semprecosi : tout d’abord, pouvez-vous nous éclairer sur votre parcours académique ?
J’ai effectué mes deux premières années aux Beaux-Arts de Rennes, où nous étions une classe assez indisciplinée sur le plan scolaire : les enseignants ont décidé de faire redoubler plusieurs élèves, et quelques-uns d’entre nous ont pris le parti de changer d’école. J’ai donc effectué les quatre années suivantes aux Beaux-Arts du Mans, dont trois en section artistique. Je faisais principalement de la sculpture et un peu de peinture. Puis, je me suis tourné vers l’installation. Aujourd’hui, c’est l’inverse : je me consacre quasi-exclusivement à la peinture et au dessin.

Utopie \ entropie, 2010, encre de chine et gouache sur papier, 37,3 x 37,5 cm

L’évadé, 2002, technique mixte sur papier, diptyque, 21 x29,7 cm chaque
Semprecosi : pourquoi avoir abandonné l’installation ?
Celles que je créais étaient très spatiales, de grandes tailles, ce qui demande d’être à l’intérieur d’un « réseau artistique », car elles ne peuvent exister que sous la forme d’expositions. J’avais donc un rapport de dépendance vis-à-vis des structures artistiques. La peinture m’éloigne de ces contraintes, elle me permet de travailler plus librement. J’ai encore quelques projets en sculpture, mais ils sont moins pressants.

Anatomie, 2008, technique mixte sur papier, 25 x 33 cm
Semprecosi : quels sont les artistes qui influencent votre travail ?
Tout d’abord, lorsque j’étais étudiant, comme beaucoup de gens de ma génération, je m’intéressais beaucoup à Joseph Beuys, tant sur le plan théorique que formel. Il a été pendant longtemps une référence majeure pour les jeunes artistes, tout comme Bruce Nauman. A l’époque, il y a une quinzaine d’années, le milieu de l’art était différent d’aujourd’hui : le rôle du marché était moins important. Désormais, lorsqu’on parle de la valeur d’un artiste, c’est surtout de la hauteur des ventes dont il s’agit. Le milieu, pour une part, est polarisé sur les Jeff Koons et autres Damien Hirst, ce qui a certaines répercussions sur la programmation des expositions. Voyez celles de Versailles : avec Jeff Koons, et actuellement Murakami, on se demande parfois ce qui guide les choix…
Ah oui, lorsque j’étais étudiant, j’ai beaucoup regardé l’Arte Povera.

Les ailes du désir, 2010, technique mixte sur papier, 29,7 x 42 cm
Semprecosi : et aujourd’hui ?
Je suis resté très intéressé par des artistes comme le sculpteur américain James Lee Byars, dont je trouve l’œuvre, en terme de sens notamment, vraiment captivante. James Lee Byars, dont le travail peut sembler proche de l’art minimal et conceptuel, était imprégné de philosophie, de psychologie, ainsi que de diverses connaissances ésotériques semble t-il, domaine qui m’intéresse également depuis longtemps.
J’aime également les peintres qui s’inscrivent dans la lignée de Cézanne, comme Giorgio Morandi : son travail – notamment les natures mortes des années 50, d’une picturalité sourde – est épuré au point d’en devenir intellectuellement abstrait.
Du côté des artistes actuels, j’aime particulièrement des peintres comme Michaël Borremans ou Luc Tuymans; c’est-à-dire des artistes en dehors de la grande ligne « post peinture héroïque américaine », qui produisent une œuvre assez cérébrale, et utilisant la représentation.

Le choix des possibles, 2006, aquarelle sur papier, 29,7 x 42 cm
Semprecosi : dans quelle mesure le cinéma est-il l’une de vos inspirations majeures ?
J’ai moi-même réalisé quelques petits films, en Super 8 pour des questions de textures, de battements d’images, de grain et d’onirisme. J’ai été très inspiré par les films de Pelechian, dont le travail repose beaucoup sur le montage.
Parmi les réalisateurs qui m’intéressent, il y a Alfred Hitchcock et Orson Welles. Le premier incarne pour moi la perfection, que ce soit au niveau des cadrages, de la lumière ou de la manière de filmer ses actrices. Quant à Orson Welles, j’aime la façon dont il a abordé Shakespeare. Welles possède une esthétique plus « intellectuelle » qu’Hitchcock, plus élitiste en un sens, il utilise moins la narration comme alibi cinématographique.
Pour résumer mes diverses influences, je dirais que j’aime les formes simples; chez Morandi comme chez Eric Rohmer, par exemple, l’art ne relève pas du spectacle, c’est un discours.

Esprit, 2006, collage sur papier, 29,7 x 42 cm
Semprecosi : passons à votre œuvre, en décembre 1999, vous réalisez l’installation « Fenêtre avec vue » à Charleville Mézières, quelle en était la signification ?
J’ai réalisé cette installation grâce à l’architecte Eric Lenoir qui met chaque année deux vitrines de son show-room à la disposition d’artistes.
« Fenêtre avec vue » était un ensemble complexe, visible uniquement de la rue, articulé en deux espaces adjacents, utilisant plusieurs médiums : une projection vidéo, des diapositives, des objets. Pour la vitrine de gauche, comme dans l’ensemble de mes pièces, j’ai utilisé de nombreuses références littéraires, artistiques et historiques; tous ces éléments je les brasse et les réinjecte dans mon travail. Ainsi, la chaise longue Le Corbusier témoigne d’une certaine utopie moderniste du XXe siècle. L’utopie est une notion qui m’intéresse beaucoup, car c’est une façon de remettre en cause la « réalité » du présent. C’est un moteur de création. La carapace de tortue, quant à elle, est un objet dont la forme possède une qualité de modèle : sa structure interne, son squelette, évoque à la fois la structure d’une coque de bateau, et celle d’un toit. Ce que j’aime également, est le fait que cet objet a un pouvoir d’évocation pour beaucoup de civilisations. La tortue possédait autrefois une grande importance symbolique en Chine, par exemple, où, dans la mythologie, elle représentait le support du monde, et aujourd’hui, pour nous Occidentaux, plus prosaïquement, cet animal représente une forme de vie qui nous vient du fond des âges, à l’instar des crocodiles. Le bananier enfin, symbolise le développement de la conscience.
J’ai fait, par la suite, photographier cette partie de l’installation par un photographe professionnel, pour en faire une œuvre à part entière, une interprétation, et non un document.

Fenêtre avec vue , 1999-2000, technique mixte.
Eric Lenoir, 10 rue de l’arquebuse, Charleville-Mézières, France

Fenêtre avec vue , 1999-2000, technique mixte.
Eric Lenoir, 10 rue de l’arquebuse, Charleville-Mézières, France
Semprecosi : et la partie droite de l’installation, que représentait-elle ?
Elle était composée d’images poétiques destinées, par leur agencement, à happer le regard. On pouvait y lire trois parties : dans la première, une pièce en plâtre figurait une île (toujours le lien à l’utopie), flottant à quelques centimètres du sol, au dessus de laquelle était suspendue une ampoule phosphorescente, à la façon d’une unique étoile. Dans la seconde partie, un film Super 8 était rétro-projeté. Cela avait pour effet, de faire émerger une surface lumineuse, syncopée par le montage; le résultat était assez hypnotique. Au dessus du film, deux diapositives montraient des portraits de femmes, flous, déréalisés.
L’objectif avec les rétro-projections, était d’amener vers l’avant un plan-écran, créant une certaine frontalité, par opposition à l’effet perspectif produit par la maquette de l’île. Tout cela induisait une atmosphère onirique, dans laquelle le regardeur devait trouver sa place. La conscience claire de « ce » que l’on regardait en terme de représentation était mise en question.

Fenêtre avec vue , 1999-2000, technique mixte.
Eric Lenoir, 10 rue de l’arquebuse, Charleville-Mézières, France
Semprecosi : comment avez-vous conçu l’exposition « My reverse is a second skin » en 2003 au Bon Accueil ?
Un peu comme pour « Fenêtre avec vue », je l’ai conçue comme un ensemble divisé en plusieurs parties. Dans l’entrée, une vitrine utilisée à la façon de cadres américains, montrait un ensemble de dessins. La deuxième pièce de l’installation, appelée « Conduit », était constituée d’un tube en PVC posé sur un socle (qui en fait, était un pan de mur déposé au sol), au travers duquel était projetée une image, qui se référait formellement aux peintures pariétales, mais inscrite sur un fond stellaire. Mon objectif était de changer d’échelle du point de vue anthropologique, en déplaçant le rapport d’archéologie, de la Terre, au cosmos entier, sur une échelle infinie… Les dimensions du tube (268,5 x 50 cm) furent calculées pour permettre au visiteur de se projeter dans la forme, qu’il puisse lire le tube comme un corps dans lequel se glisser, comme une figure.

6 dessins dans une vitrine, 2003
Exposition: « My reverse is a second skin », le Bon Accueil, Site Expérimental de Pratiques
Artistiques, Rennes, France.

Conduit, 2003, tuyau pvc 268,5 x 50 cm, projection vidéo.
Exposition: « My reverse is a second skin », le Bon Accueil, Site Expérimental de Pratiques
Artistiques, Rennes, France.
La troisième installation de l’exposition, intitulée « Hors de toi », était constituée de strates, à la façon de couches géologiques. La première représentait une figure humaine stylisée, générique, inspirée à la fois de « l’homme de Vitruve » de L. de Vinci et du « Modulor » de Le Corbusier. La seconde strate se composait de sphères posées sur des disques. La troisième était le plateau-support de ces sphères. La quatrième était une grille, forme symbolique de la représentation et de la rationalité. Enfin, au sol, sous l’ensemble, était déposé un élément, une modélisation de l’espace-temps, portant l’inscription « Die Welt », « le Monde » en allemand, concept holistique et métaphysique.
La forme de cette installation dérive pour une part, de l’image et de l’usage du cerf-volant, vu comme une figure du dédoublement*, c’est-à-dire de notre capacité de recul sur le monde, à le voir dans sa globalité, et par extension, de notre capacité à nous voir nous-mêmes. Certains exercices de méditation peuvent nous aider à opérer cette manœuvre, et nous faire sortir de notre Moi. Le fil du cerf-volant, dans ce type de métaphore, représente le lien indispensable à la Terre, empêchant un dédoublement total, qui conduirait à la folie.

Hors de toi, 2003, moulages en plâtre, bois, 200 x 200 cm
Exposition: « My reverse is a second skin », le Bon Accueil, Site Expérimental de Pratique
Artistique, Rennes, France

Détail: Hors de toi
Semprecosi : pour finir, quels sont vos projets actuels ?
Je me consacre à la peinture ; j’ai entamé un nouveau cycle d’œuvres avec des premiers tableaux réalisés. Je pense en présenter un ensemble dans l’année à venir.

Intérieur, 2003, photomontage, 50,5 x 50,5 cm
Exposition: « My reverse is a second skin », le Bon Accueil, Site Expérimental de Pratique
Artistique, Rennes, France
*«En inventant le cerf-volant, les chinois ont représenté à l’extérieur quelque chose qui correspondait chez eux à une connaissance intérieure. Il s’agit de vous relier par un fil à un œil qui plane. »
Extrait de : « Le secret de l’aigle », Henri Gougaud, Luis Ansa, ed. Albin Michel
Rédactrice : Justine KLEMENKO
Photographes : Justine KLEMENKO, Grégory JEGADO, Hervé BEUREL
